La Vache et Le Prisonnier (1), chronique d’un poilu prisonnier de guerre entre 1914 et 1918

Photo N° 4

Cet article très volumineux sera traité en épisodes, voici donc le 1er volet, la présentation des acteurs:

Vous avez tous vu le film sorti en salle en décembre 1959, réalisé par Henri Verneuil, avec Fernandel et sa vache Marguerite qui parcourent l’Allemagne pour s’évader d’un camp de prisonniers.
A la différence que notre action se situe entre le 2 août 1914 et le 29 juillet 1918, et que René Brière, notre héros, ne va pas s’évader.
Au travers de sa correspondance, nous allons retracer le parcours de captivité d’un paysan normand pris dans la tourmente de la Grande Guerre.
Nous verrons le système de fonctionnement de la censure, la variété des cartes postales allemandes en franchise pour les « Kriegsgefangenen » (prisonniers de guerre), les variétés des marques de franchise,… mais aussi, grâce au texte, le courage des femmes de poilus durant ces 4 années.

René BRIERE, fantassin au 74e Régiment d’Infanterie

René Louis Victor BRIERE né à Rougemontiers (27) le 4 aout 1889.
Il est donc de la classe 1909 c’est à dire que c’est en 1909, à 20 ans qu’il effectue ses « 3 jours », et en 1910 son service militaire au 74e Régiment d’Infanterie à Rouen.

La caserne Pelissier à Rouen, où est basé le 74e R.I (image contemporaine du service militaire de René)
http://www.verney-grandeguerre.com

Le service est alors de 2 ans, il est incorporé le 5 octobre 1910 et libéré le 25 septembre 1912 (4).
Sa fiche matricule porte le n°590 (1).
Il mesure 1,66m, a les cheveux bruns et les yeux gris, un visage ovale avec un nez moyen, un menton rond et une grande bouche (2) .
Il a un degré d’instruction de niveau 2, c’est à dire qu’il sait lire et écrire (l’orthographe n’est pas son fort, comme nous pourrons le voir dans sa correspondance), mais il ne maitrise pas le calcul suivant le barème militaire… étonnant pour un paysan normand, de plus propriétaire terrien! Peut-être est-ce son épouse qui gère les comptes? Il s’est marié le 30 juin 1910, avant son service (3).

fiche matricule militaire de René Brière (archives départementales de l’Eure, Evreux)

Il est mobilisé le 2 août 1914 au 74e R.I. , mais sa guerre sera de courte durée.
Le 21 août, il est porté disparu à Farciennes, dans la banlieue de Charleroi (Belgique), puis enregistré comme prisonnier de guerre en Allemagne (5).
Il est rapatrié le 29 juillet 1918, réincorporé le 30 septembre 1918, il passe par les 50e, 74e et 24e Régiment d’Infanterie, il est finalement libéré le 24 juillet 1919 (6), versé dans la réserve du 129e R.I.

Les renforts qui rejoindront le front en novembre 1914, dans la cour de la caserne Pelissier
http://74eri.canalblog.com

 

Le 74e R.I. est mobilisé le 2 août 1914. Le 6, il est à Poix-Terron, au nord de Reims et fait mouvement vers Charleroi, à travers les Ardennes du 7 au 20 août (Bataille des Frontières).
Le 21 août, les 7e et 8e compagnies sont refoulées par les attaques allemandes, René est alors fait prisonnier!
Le lendemain, lors de violents combats, le régiment perd 1/3 des ses effectifs! René échappe à cette catastrophe, il est déjà en route pour l’Allemagne.
Le régiment se repliera ensuite sur Thil, à la frontière luxembourgeoise, mais c’est une autre histoire.

Journal de Marche du 74e RI 21 août 1914
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

Au cours de sa captivité en Allemagne, René aura plusieurs affectations:

-du 21 août au …1914(?): convoi de prisonniers à travers l’Allemagne
-du …1914(?) à juin 1915: camp de Ohrdruf, annexe du camp de Langensalza

-de juin 1915 au 16 avril 1916, il est probablement ouvrier agricole à Neukirchen. Une carte est oblitérée à Neukirchen (Ziegenhain, Hesse) le 18 juin et traitée par le camp de Ohrdruf.

-le 28 avril 1916, une carte datée de Naussiβ est traitée par le camp de Langensalza, et oblitérée à Langensalza, il est donc ouvrier agricole à Naussiβ. Comme il précise « …je suis toujours à la même place… » il y est certainement depuis une semaine (il écrit toutes les semaines).
-à partir du 28 avril 1916: il est affecté au camp de Cassel, à Niederzwehren vers lequel il est évacué le 1 mai 1916.

registre de la Croix Rouge des prisonniers internés en Allemagne

 

Carte des camps de prisonniers en Allemagne
http://www.cheminsdememoire.gouv.fr
notez Metz et Strasbourg… encore en Allemagne à cette époque, ainsi que la Pologne qui n’existe pas encore.

-à partir du 26 juin 1916: ouvrier agricole dans une ferme à Netze (détachement 2436)

Carte du 2 juillet 1916 (retouche numérique pour permettre la lecture)

il annonce ses nouvelles affectations à sa femme:
5 jours en visite de maisons (?) dans la région de Niederzwehren du 26 juin au 30 juin
-affectation à partir du 1 juillet, comme ouvrier agricole à Netze dans

« …une petite place, moins de travail, des personnes meilleurs, et plus à la mode de chez nous, et je retrouve comme camarades (illisibles) que j’ai été avec eux , donc ne t’inquiéte plus pour moi…. »

-puis à partir de fin novembre 1917, il est dans une autre ferme (détachement 664, toujours rattaché à Niederzwehren).

Itinéraire de René au cours de sa captivité

Rachel BINET, propriétaire, cultivatrice, éleveuse, chef d’entreprise,….

Rachel BINET, épouse BRIERE, née le 25 mai 1888 à Illeville sur Montfort (27). Elle est la 6e d’une fratrie de 15 frères et sœurs!
Au départ de son mari pour le front, elle ne devait pas s’attendre à ce que les 5 années suivantes soit aussi dures pour elle.
Pendant 5 ans, elle assurera les soins des animaux, les naissances des veaux, les semis, la culture et les récoltes, les labours, la vente de la production, l’achat de nouveaux terrains pour la ferme, et plus encore… comme en témoignent les nouvelles qu’elle apporte à son mari, et dont ce dernier la félicite régulièrement dans sa correspondance.
Il lui fait même une procuration pour gérer les achats, car à cette époque les femmes n’ont pas encore le droit de gérer, il faudra attendre 1965!

Nous reviendrons plus longuement sur Rachel dans le dernier épisode de notre feuilleton.

Rachel et René sont propriétaires à Routot

 

Première carte de notre série, René se sert d’un « Avis de capture », carte mise à la disposition des prisonniers pour avertir leur famille de leur position.

29 décembre 1915, René écrit à Rachel

Mais comme le confirme le texte, « …j’ai reçu tes lettres du 8 et 12 décembre… », il est déjà en liaison avec sa femme depuis quelques temps.

Au recto, nous avons beaucoup d’informations:

-Le cachet de franchise du Camp de Ohrdruf

-une griffe de censure

-le timbre à date de la poste civile de Ohrdruf, daté du 9 janvier 1915

-le timbre à date de distribution de Routot, daté du 26 janvier 1915

La suite au prochain épisode…

 

 

 

 

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