La Vache et Le Prisonnier (4), le courage de Rachel

collection SetMC Lisieux

Pour ce dernier article de notre série, nous allons aborder la condition d’une femme de poilu durant les longues années de guerre.

Rachel épouse René le 30 juin 1910, elle a 21 ans et René a 20 ans, un contrat de mariage est établi (22 juin 1910 chez Me Buquet à Rouen). Ils sont tous les deux indiqués comme « cultivateurs »…

(archive départementales de l’Eure, Evreux)

 

Au recensement de 1911 (et sur son livret militaire), la profession de René est « journalier »… cela laisse à penser que si le contrat de mariage a été établi, c’est que Rachel est la propriétaire de la ferme, et René a épousé la patronne!

(archive départementales de l’Eure, Evreux)

 

Cela semble confirmé par la façon dont René inscrit l’adresse de sa femme sur son courrier: Madame Rachel BRIERE, propriétaire à Routot

Néanmoins, Rachel a beau être « propriétaire », la loi de l’époque lui refuse tous droits de gestion sans l’accord de son mari!

 

Le 1 août 1914, la France déclare la guerre à l’Allemagne, et le 2 août c’est la mobilisation générale. René quitte la ferme pour rejoindre son régiment.

Selon l’expression retenue, les soldats partent « La Fleur au Fusil » car dans l’esprit de tous, c’est l’affaire de quelques mois au pire pour renvoyer les « boches » dans leurs foyers et récupérer au passage l’Alsace et la Lorraine.

Le 21 août 1914, René est porté disparu à Farciennes, dans la banlieue de Charleroi (Belgique, Bataille des Frontières). Le lendemain, les combats violents emportent le tiers de son régiment. Dans la désorganisation qui s’en suit et la retraite rapide du régiment vers le Luxembourg, les nouvelles qui ont du parvenir à Rachel ne devaient pas être rassurantes sur le sort de son mari.

Il n’est pas parti depuis un mois qu’elle se retrouve seule avec probablement peu d’espoir de le revoir vivant… et une ferme à gérer.

Heureusement le doute ne durera pas trop longtemps, car en octobre 1914, elle a déjà eu des nouvelles de René comme le confirme la carte du 13 janvier 1915

« …envoi moi 20F si tu en a pas envoyer de puis le 19 octobre… »

et il lui donne les consignes « Parle moi des… travaux et bestiaux, fait couper les haies et pommiers… » .

Nous n’avons que la correspondance « cartes postales » entre René et Rachel. Il y a eu également une correspondance « lettres » car les prisonniers avaient droit à 2 lettres par mois. Comme pour les cartes postales, il existe des modèles de lettre pré-imprimées:

enveloppe pré-imprimée du camp de Ohrdruf, avec griffe de Censure + F.a., octobre 1915

(dimensions: 11,9 x 9,4)

 

papier à lettre pré-imprimé du camp de Ohrdruf, octobre 1915

(22,8 x 18cm plié en deux, soit 4 pages)

 

Mais les prisonniers peuvent aussi écrire sur papier libre:

lettre et enveloppe du camp de Gardelegen, novembre 1915

 

Dans ces longues lettres, René doit donner de nombreuses consignes, mais surtout des demandes de colis, car la nourriture est une de ses principales préoccupations…

2 février 1915: « J’ai reçu ton colis…cela ma fait plaisir de manger... »

 

22 avril 1915: « j’ai reçu… ton colis du 27 mars…Et comme nous fesons notre petite cuisine et repas Léon et moi… »

« nous espérons rentrer aussi puissant que nous étions à notre départ, à part quels(que) cheveux blanc »

Rachel doit donc subvenir à ses besoins, mais aussi à ceux de son mari!

 

René se préoccupe des finances de la ferme: « Dit moi quand et combien a tu vendu les veaux, ainsi que le prix des autres denrées. Et dit moi si tu as payer Mme Gérard et Mme Leclerc »

Rachel est donc confrontée à la gestion des finances, ce qui devait probablement être déjà le fait avant la guerre car René n’est pas fort en math comme en témoigne sa fiche militaire (voir 1er épisode). Mais elle doit aussi se charger de la commercialisation des produits de la ferme!

 

Rachel envoie les colis régulièrement, mais les délais d’acheminement sont aléatoires:

-le colis du 14 mai arrive le 31 (17 jours) alors que celui du 12 mai arrive le 3 juin (21 jours), le pain a un peu moisi!

7 juin 1915: « les pains étais bons sauf un peu de bleu dans les troups« 

Les femmes sont donc au travail! c’est la fenaison (la récolte des foins pour nourrir le bétail l’hiver prochain). Et Rachel est aidée par « la cousine Delauney ».

« ...tu me diras si le trèfle de la grande pièce est bon, ainsi que les herbes… » faucher, botteler, rentrer les bottes, estimer le stock et sa qualité, autant de travail que René faisait avant guerre et que Rachel doit assumer maintenant pour pérenniser l’exploitation.

En juin 1915, René quitte le camp pour un « kommando » de travail dans une ferme allemande:

18 juin 1915: « Si Léon Bourdon t’écrit tu pourras lui répondre que j’ai fait comme lui et que ma santé est toujours très bonne, meilleur même vu le grand air pure que nous avons jusque dans n’autre (nôtre) chambre car nous sommes un groupe de 20… »

René reprend une activité agricole pour aider dans une ferme allemande, mais pour Rachel… pas de prisonniers allemands pour l’aider!

 

1er juillet 1915: Rachel souffre de ce travail, auquel s’ajoute certainement les privations pour pouvoir fournir des colis consistants à René…

« …je vois …que tu as du mal pour que tu ne pèse que 122… »

René, en bon paysan normand parle en livre comme pour son bétail! (1 livre = 500g, donc 122 = 61 kg)

24 octobre 1915, Rachel est toujours souffrante, mais elle a de l’aide car c’est la saison des vêlages (naissance des veaux de l’année), travail de jour comme de nuit en plus du travail quotidien

« Je suis heureux que tu as Paul pour travailler »

Mais René ne veut pas perdre la main sur « les affaires », aussi le 7 novembre:

« j’ai été heureux de savoir que le veau de la rouge est très beaux mais puisqu’il y avait des amateurs pour l’acheter, tu aurais du me dire ce qu’il pouvait valoir… »

Reproche ou simplement demande d’information?  René doit se rendre compte que sa femme  prend de l’assurance, il en est réduit à discuter avec ses camarades de l’état du marché, et à servir de consultant…

21 février 1916: « …tu te donne toujours beaucoup de mal avec cette diable (de) culture… »

mais encore un petit reproche: « …tu me parle du vieux carabi (?) tu aurais bien du me dire sa valeur… ».  René ne le sait pas encore mais ses reproches vont pousser Rachel a prendre de plus en plus d’initiatives! Mais Rachel n’est toujours pas indépendante sur le plan légal. Elle est toujours soumise à son mari comme la loi de l’époque le définit.

Aussi, quand le 26 mars 1916 René lui donne le « feu vert » pour acheter des vaches et embaucher une bonne, il ouvre la porte à l’émancipation de sa femme.

« …fait comme tu le veux…tu sais ce que tu as à faire…tu peux en acheter (des vaches)…tu pourras avoir quelques fois une bonne pour t’aider… »

 

« …tu as bien fait de faire de l’avoine…tu auras plus de mal pour changer les animaux... »

Donc le 16 avril, il félicite sa femme pour son initiative, mais on constate que Rachel n’a pas choisi une solution de facilité mais la meilleur solution économique pour son exploitation.

Elle a pris son indépendance…au moins dans les faits! Et le 30 avril René lui indique que lui aussi fait des betteraves et des pommes de terre: Rachel aurait-elle pris cette initiative de culture?

 

Le 16 juillet 1916, René a du recevoir une lettre très encourageante! « …bonne confirmation dans tes économies sans (trop) de privation…je serais heureux de trouvait le portemonnaie garni mais encore plus de te retrouver… »

Ca y est! les efforts de Rachel portent leurs fruits. Elle gère totalement la ferme, ne se contentant pas d’expédier les affaires courantes, et en plus elle est bénéficiaire.

Son affaire fonctionne bien, et naturellement René ne peux que la féliciter, ce qui arrive naturellement dans sa carte du 22 octobre 1916:

« …tu as bien fait d’alouer les pommes de terre à arracher, ta vache est vendue, tu as bien réussi… »

En bonne gestionnaire, Rachel consacre son temps à ce qui est capital et productif. L’arrachage des pommes de terre à la main (il n’y a pas encore de système mécanique en 1916) est chronophage et elle vend donc sa production « sur pieds », à charge de l’acheteur de faire l’arrachage!

Et puisque Rachel réussit, René demande sa part…

10 décembre 1916: « …te dire de bien m’envoyer mes colis tout les quinze jours, plutôt une journée d’avance que de plus, et de forcer un peu la somme des mandats puisque tu le peux… »

Mais la situation de Rachel n’est pas la seule à s’améliorer. René est en « kommando » de travail dans une ferme, donc mieux traité et mieux nourri que dans un camp (il le dit lui même)… il reçoit plus de colis et d’argent de sa femme… et il reçoit également des colis « d’Etat »: C’est en juillet 1916 que le gouvernement français décide d’expédier aux prisonniers de guerre des « colis collectifs » de 2kg de pain (ou biscuits « pain de guerre ») par semaine et par prisonnier. La répartition de ces colis est faites dans les camps, mais René ne reçoit pas sa part:

24 février 1917: « Je ne sais pas quels sont les camarades qu’ils s’occupe de la distribution des biscuits mais pour ma part je trouve que cela va très mal, j’en ai eu toucher que douze kilog de puis le commencement qui été en juillet. Il me semble quil doit y en avoir en France qui puis s’occuper des ces choses… »

 

La France est alors en période de rationnement:

collection SetMC Lisieux

 

En avril 1917, Rachel envoie à René des colis bien garnis: fromage, saucisson, chocolat, sucre, café, pain et conserves… mais ces dernières sont confisquées:

René n’en connaît pas la raison? c’est que des prisonniers du camp ont trouvé le moyen de fabriquer des bombes avec les boites de conserve!

René se plaint aussi des « croutes » que Rachel a mis dans le colis… qui se sont écrasées avec le reste « …la croute que tu n’as pas besoin de m’envoyer… »! Plains-toi des attentions de ta femme! si elle n’était pas là, que deviendrais-tu?

Le 27 mai 1917:

Le grand jour est arrivé! Rachel dirige maintenant la ferme depuis presque 3 ans et René n’est toujours pas prêt de rentrer. Aussi il se décide à lui donner les pleins pouvoirs:

« Je soussigné Brière René, propriétaire à Routot, prisonnier de guerre en Allemagne, déclare donner toutes libertées à sa femme, fille Binet Rachel, d’acheter toutes propriétés et immeubles à son propre noms pendant la durée de cette guerre, comme bon lui semble. Fait en Allemagne le 27 mai mille neuf cent dix sept. Signé Briére René, propriétaire à Routot. »

Bien que limité à la durée de la guerre, cette procuration est un puissant témoignage du changement de mentalité qui commence à s’opérer dans l’esprit des hommes de cette époque. Mais il faudra encore attendre presque 50 ans pour changer la loi et permettre aux femmes d’avoir un compte en banque et de gérer leur vie sans l’accord de leurs maris!

 

Toutefois la vie de Rachel est toujours aussi dure, sa santé s’en ressent, et le moral aussi:

22 juillet 1917: « …je vois que tu fais toujours beaucoup de travail…en plus tu te plains de douleurs et tu en as marre des employés… »

Rachel a embauché! Elle a bien réussi depuis le départ de son mari: culture, élevage, négoce, entretien des bâtiments, et maintenant employés salariés. une vrai chef d’entreprise!

10 juin 1917: « …donc tâche d’acheter des herbages, ces (c’est) pour toi, je te les donne comme tout autre que tu pourras acheter… »

Mais la récompense est là, n’oublions pas qu’il y a contrat de mariage et donc René reconnaissant que la réussite est du fait de Rachel… elle sera la propriétaire des biens qu’elle jugera utile d’acheter durant son absence.

 

René rentrera en France en juillet 1918 (rapatrié le 29 juillet 1918), ce qui pose une question: Pourquoi un prisonnier de guerre valide est-il rapatrié avant l’armistice du 11 novembre 1918?

Nous trouvons la réponse dans les accords Franco-Allemand du 15 mai 1918:

(archive.org/details/accordsfrancoall00fran)

Dans ces accords, l’article 2 prévoit un échange de prisonniers « tête pour tête » des prisonniers valides en captivité depuis 18 mois!

Comme le stipule l’article 18, il ne faut pas confondre ces accords avec les accords de Berne du 15 mars et du 24 avril 1918 qui portaient sur le rapatriement des prisonniers malades ou blessés internés en Suisse.

René a donc bénéficié de ces échanges, il est resté 47 mois en captivité!  rentré en France, comme il est valide et apte au service, il sera réaffecté dans divers régiments jusqu’ à sa libération définitive le 24 juillet 1919. Mais il ne retournera pas au front… les prisonniers de guerre de 14/18 étaient relativement mal vus, et on avait peur que ceux resté longtemps en Allemagne aient été « retournés » par les Allemands et ne soient des espions! Les morts en détention ne seront reconnus « Mort pour la France  » qu’en 1922!

Lire à ce sujet l’article Wikipédia:  Prisonniers_de_guerre_de_la_Première_Guerre_mondiale_en_Allemagne au chapitre « La reconnaissance des prisonniers »

collection BB Lisieux (sauf autres mentions)

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